"Il faut condamner les médecins qui ne signalent pas les maltraitances"


  -06-07-2012

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Sa voix est douce et rieuse, Céline Raphaël a pourtant un lourd passé derrière elle. Entre 2 et 14 ans, elle a subi les violences de son père. Aujourd’hui interne en médecine, elle déplore qu’il n’y ait aucune formation dans le cursus à la détection des maltraitances. D’après la jeune femme de 28 ans, “les médecins doivent prendre leurs responsabilités. Ceux qui ne signalent pas les suspicions de violences sur les enfants devraient être condamnés”.


 


 


“Je ne crois pas que la violence que j’ai subie enfant soit liée à ma volonté d‘être médecin. J’ai le souvenir d’avoir toujours voulu faire ce métier. C’est mon côté altruiste. J’ai toujours aimé aller vers les gens. Aujourd’hui, je suis en deuxième année d’internat et je me dirige vers les soins palliatifs. Si la maltraitance que j’ai vécue m’avait influencé, j’imagine que j’aurais opté pour la pédiatrie.


 

Terreur


Les violences ont débuté à la naissance de ma sœur. Elle est née prématurée et hémiplégique, donc ma mère s’est beaucoup occupée d’elle. Moi, j’avais deux ans et demi à cette époque et mon père m’a mise au piano. Les professeurs lui disaient que j’avais un don, alors il s’est senti investi d’une mission : que j’atteigne la perfection. Il a développé une obsession maladive autour de cet instrument. A 3 ans, je jouais une heure de piano par jour. En fonction des fautes que je faisais, j’avais droit à un nombre de coups de ceintures prédéfinis. S’il estimait que j’avais mal travaillé, il m’emmenait chez le coiffeur et me faisait raser la tête, ou alors il m’enfermait dans la cave, ou me privait de nourriture… Il inventait toujours ses punitions autour du piano. La première violence a été un choc, puis je me suis rendue compte que j’allais être seule. J’étais dans une quête perpétuelle de survie. Le vendredi soir quand je rentrais de l’école je cachais dans ma chaussette une barrette et 50 francs. Au cas où il fallait que je m’enfuie, la barrette m’aurait servi à ouvrir les portes et les 50 francs à tenir. Je vivais pendant toutes ces années dans la terreur.


J’ai toujours été la première de la classe à l’école. J’aurais pu y passer mes nuits. C’était ma planche de salut. En primaire tout allait bien, mais ça a été très difficile au collège. Mon père était le directeur de l’usine du village et tous les élèves et les professeurs avaient de la famille qui y travaillait. Mes camarades m’avaient donc pris en grippe. J’étais censée être la bourgeoise mais j’avais les cheveux rasés et je portais le même jogging pendant trois semaines. En guise de punition, il avait en effet jeté toutes mes affaires et ne m’avait laissé que ce vieux jogging vert.


 

Ballotée


Ma chance a été notre déménagement lorsque j’étais en seconde. Nous sommes partis de Corrèze pour aller vivre en région parisienne. Nous n’étions plus dans un village, il n’y avait donc plus de caste. Mon père n’était plus LE directeur de l’usine. A cette époque, j’étais très mal. Je dois dire que j’ai pensé au suicide. Je me disais que pour me sauver, il fallait que je perde du poids : je pensais qu’étant maigre, mon père hésiterait à me frapper. Cela n’a pas été le cas. Je suis pourtant descendue à 38 kilos. C’est de cette façon que l’infirmière du lycée m’a repérée. Petit à petit, elle a su gagner ma confiance. Puis un jour, j’ai fini par tout lui dire, tout lui raconter, dans les détails. Cela m’a fait énormément de bien. Je ne me sentais plus seule. J’étais plus forte. Face à mon père, je me rebellais et les coups étaient d’autant plus violents. Nous sommes passés d’une maltraitance silencieuse et routinière à une violence avec des cris, des coups de poings ou de pieds. A chaque fois j’allais voir l’infirmière et elle faisait des constats. Au bout de trois mois, elle a fait mon signalement. Je me sentais prête.


Ma vie ballotée a alors commencé. Je suis passée de l’hôpital à une famille d’accueil, à un service d’accueil d’urgence. Loin de ma mère et de ma sœur, je me suis sentie très seule. Je devais me débrouiller par moi-même. Puis j’ai été placé dans un foyer pour mineurs en semi-liberté, où étaient hébergées des délinquantes. Il n’y avait plus de places dans les foyers normaux… C’est l’école qui m’a permis de tenir dans ces conditions difficiles. Je me levais à 4h30 pour pouvoir continuer à aller dans mon lycée. Le soir, je revenais à 21h30. Mon objectif était de réussir à faire des études de médecine. Après le bac, j’ai demandé à revenir chez moi. Mon but était de récupérer ma sœur, puis de repartir. J’y suis restée un an. J’ai passé ma P1, puis j’ai décroché deux bourses qui nous ont permis d’avoir un appartement dans Paris pour un loyer très modique. 


 

Peur des représailles


Aujourd’hui, ma sœur et moi sommes en médecine. Je réalise désormais que dans notre cursus, nous n’avons aucune formation pour déceler la maltraitance. Nous n’avons aucun cours sur les droits et devoirs des médecins. Je sais que certains pensent qu’ils iront en prison s’ils font un mauvais signalement, donc ils n’en font pas. Ils croient que c’est facultatif. Tout le monde est très au point sur le secret professionnel, mais personne n’évoque jamais les cas de levée du secret médical (voir encadré). Lorsque j’étais enfant, j’ai vu des médecins, mais aucun n’a fait de signalement. C’est compliqué pour les médecins généralistes qui soignent une famille depuis plusieurs années. Ils ont peur des représailles.


Lorsque j’étais interne aux urgences, j’ai été confrontée à deux cas de maltraitance. Je me souviens d’un petit garçon battu par son beau père. Le médecin avait alors dit : "ce n’est pas mon problème, il faut voir ça avec l’assistante sociale". J’ai quand même tenu à faire un signalement. J’ai commencé à 22h. Je n’ai pu le terminer qu’à 3h du matin. C’est d’une complexité spectaculaire. Je comprends que ce soit compliqué pour les hospitaliers qui voient passer 200 patients par jour. Les médecins et les autorités judiciaires ne se connaissent pas. Ils devraient déjà se réunir pour apprendre à se connaître et à faire des signalements.


 

Prendre ses responsabilités


Quand je repense à l’affaire de la petite Marina, morte sous les coups de ses parents, je ne comprends pas. Les services sociaux avaient été alertés. C’est bien ça le pire. C’est normal que les parents aient été condamnés, mais il faudrait aussi poursuivre les services sociaux et les médecins qui ont vu l’enfant sans rien faire. Il s’est passé la même chose dans l’affaire du petit Enzo, battu à mort par son beau-père. Il avait été vu par des médecins. Quand on condamnera les praticiens pour non-assistance à personne en danger, les choses commenceront peut-être à bouger. Lorsqu’on est médecin, on doit prendre ses responsabilités. Si on ne s’en sent pas capable, il vaut mieux changer de métier.


Médecins et pouvoirs publics doivent réaliser que plus on signale tôt un enfant violenté, moins les séquelles sont graves. A 28 ans, je suis en ALD, car je garde des traces de mon anorexie. Je coûte cher à la Sécu car j’ai des problèmes de dents, je n’absorbe plus le potassium, donc je dois faire des prises de sang toutes les semaines et je consulte un psychiatre. Il en est de même pour ma sœur, qui est aussi en ALD parce qu’elle est dépressive.


Bien qu’aujourd’hui je sois heureuse en couple, je ne veux pas d’enfants. J’aurais trop peur de mal faire. Je pense que je serais trop stressée. Pourtant je sais que je ne reproduirai pas les violences dont j’ai été victime. J’aimerais plutôt adopter un enfant déjà grand. Il y a tellement d’enfants malheureux sur terre. Il ne s’agit pas là d’un désir de maternité. Ce serait une manière de lui donner tout l’amour qu’il n’a jamais eu.”


 

En pratique : le médecin prend contact avec la CRIP et si possible avec le médecin de la cellule afin de lui exposer son problème. Si besoin il peut interpeller directement le président du Conseil général qui a toute compétence pour intervenir. Les règles déontologiques sont les mêmes que dans le cas d’un signalement au procureur. Nul tiers ne doit être mis en cause. (Voir le rapport du CNOM sur la protection de l’enfance et les signalements de maltraitance) Enfin, l’Ordre met à la disposition des professionnels de santé un modèle type de signalement, afin d’aider les médecins dans leur démarche. Pour les patients, le numéro téléphonique 119, allo enfance danger, est ouvert sept jours sur sept et 24 heures sur 24. Il transmet automatiquement les informations au CRIP.


 

Législation : l’article 44 du code de déontologie médicale impose au médecin de signaler aux autorités judiciaires, médicales ou administratives les sévices dont un patient est victime. Le praticien doit “mettre en œuvre les moyens les plus adéquats pour le protéger en faisant preuve de prudence et de circonspection”. L’article 226-14 du code pénal concerne les dispositions relatives au signalement des actes de maltraitance. Il délie le médecin du secret professionnel et l’autorise à alerter le procureur de la République. Le CRIP (cellule départementale de recueil et d’évaluation de l’information préoccupante) est au centre du dispositif créé par la loi. La cellule a pour rôle d’évaluer toutes les informations dont elle est destinataire et soit de mettre en route une action médico-sociale, soit une mesure de protection de l’enfant, soit de signaler elle-même au procureur de la République. C est le lieu unique de recueil permettant de faire converger toutes les informations préoccupantes concernant des enfants en danger ou en risque de l’être.


 


Source :
http://www.egora.fr/
Auteur : Sandy Berrebi

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